Chic And Cheap | Galeries INTRA & EXTRA - MUROS

Mitsuaki Saito

Né en 1984
France 
www.lacorbatarosa.com
Peinture

« Il n’y a pas d’accident, il n’y a que des collusions avec le destin ? »

Cette phrase pourrait très bien expliquer le sens du travail de Mitsuaki Saito, quand il évoque ses taches de peinture. Avant de revenir sur sa notion d’apparition contrôlée, attardons nous un peu sur le parcours atypique de ce français d’origine japonaise, arrivé dans le monde de l’art un peu par hasard puisqu’il a d’abord passé son bac en économie sociale. Un peu par hasard, oui et non, puisqu’il pratiquait l’art du graffiti depuis toujours dans la rue.

Il explique : « le fait que je fasse du graff depuis longtemps m’a orienté assez naturellement vers les Beaux-Arts à Valencienne, d’autant que mes amis m’y ont poussé en me disant que ça me collait assez bien ». Après ses études de peinture, Mitsuaki, jamais rassasié, entame alors un cursus de deux ans au Studio Fresnoy où il apprend l’art de la vidéo. Les étudiants du Fresnoy obtiennant un financement durant leur cursus, il part tourner un documentaire dans le Fukushima d’après la catastrophe, sur les traces de ses ancêtres puisque sa famille est originaire de la région. En sortant du Fresnoy, il a ensuite voulu revenir à la peinture, que ce soit par le graffiti ou par ses taches de couleur qu’il présente cette année à Chic & Cheap.

Sa technique de peinture, il la tient des nombreuses années passées sur les murs de France et d’ailleurs à pratiquer le street art. Il raconte : « quand je fais du graffiti, je me retrouve parfois avec des œuvres de plus de 10 m de long. Or, à Chic & Cheap je vais montrer des petits formats. Ces peintures reflètent aussi les conditions dans lesquelles je travaille aujourd’hui, sans avoir beaucoup de financement, en bossant principalement chez moi. Je considère en être toujours à une phase d’expérimentation avec ces taches, ce n’est pas un projet totalement abouti pour moi. J’essaie de toujours repousser les limites de la gestualité, afin d’en avoir une qui soit la plus large possible, afin aussi de faire des choses qui se rapproche davantage de la composition.

Pour l’instant, j’en reste à une tache unique, une geste, une apparition contrôlée et puis c’est tout. Après, je n’y retouche plus ». Mitsuaki Saito travaille à la manière de Jackson Pollock, en peignant directement au sol, avec des méthodes similaires, notamment l’improvisation contrôlée. La seule différence, c’est que Mitsuaki travaille sur du papier alors que Pollock, lui, travaillait sur toile. « Pour ce que je veux faire, ça fonctionne mieux sur papier, car l’eau s’écoule très bien sur une feuille quand je la mets en mouvement, alors que sur toile l’eau ne s’éparpillerait pas aussi bien. De plus, la feuille est plus légère, et moins chère, c’est qui est utile quand comme moi on produit énormément et qu’on souhaite ne pas garder la majorité de ses créations ». Et en effet, Mitsuaki produit parfois plus de 100 peintures en une soirée, dont il n’en gardera au final que deux ou trois. Il conserve celles qu’il trouve bonnes selon des critères purement subjectifs. Ce qu’il aime, c’est quand le spectateur peut y déceler l’apparition d’une figure, comme celle d’un monstre par exemple. Ce qu’il l’intéresse, c’est que la tache évoque une figuration perceptible pour l’observateur, plus que la pure abstraction. C’est la raison pour laquelle il donne à ses tableaux des titres en japonais, qui sont souvent des noms de fantômes comme les Yokai, des esprits et des êtres surnaturels dans le folklore de son pays d’origine.  » Les Yokai représentent bien ces figures entre l’abstraction, le folklore japonais et la tradition pop, au sens de vielles croyances rentrées dans la culture populaire. J’y ajoute tout ce que j’ai appris en exerçant le graffiti, un art où l’on retranscrit plus les choses par une attitude, c’est-à-dire quelque chose que l’on va faire sur le moment, plutôt que par une longue réflexion préalable sur la forme artistique que l’on va créer ».

Chez Mitsuaki Saito , l’improvisation dans son travail est presque totale. Quand il parle d’apparition contrôlée, c’est qu’il tente tout de même de calculer l’espace dans lequel il voudrait que la tache stagne. « Il s’agit aussi de toutes les couleurs et les matières différentes que je choisis. Si je veux plus de matière, je mettrai par exemple de la bombe aérosol ; si je veux moins de texture avec plus de couleurs, je vais plutôt mettre de l’aquarelle acrylique, etc ». Pour l’avenir, il dit avoir toujours envie de continuer à jouer sur les deux tableaux, à la fois faire de la vidéo et continuer son exploration picturale. « Peindre, je le fais davantage pour le plaisir en lui-même, je le fais comme un exutoire, car j’ai assez de mal pour le moment à contextualiser ce que je fais, à y trouver un rapport au monde. Mais, avec les peintures que je présente aujourd’hui, je voulais aussi garder une trace, je suis obsédé par l’idée de la transmission, de l’archive dont l’objectif est de garder une trace intemporelle d’un élément présent avant qu’il ne disparaisse. Cette obsession de garder une trace, c’est sans doute dû aussi à la frustration de devoir faire un art aussi éphémère que celui qui se trouve dans la rue. Et pourtant, j’avais envie de ramener la façon de faire du graffiti dans l’art contemporain, d’autant que mes plus grandes influences artistiques, ce sont tous mes potes graffeurs autours de moi dont la technique m’influence au quotidien. C’est, en fait, une volonté de quelque peu institutionnaliser mon art. C’est pourquoi je ne montre pas mes graffitis dans une exposition, car je n’avais pas envie de ramener le graff au cœur d’une institution justement. Mais j’avais envie de ramener cet univers et surtout cette gestuelle dans l’art contemporain. Les taches, c’est la meilleur alternative que j’ai trouvée entre le côté street et le côté institutionnel de l’art, afin de pouvoir montrer au public la rapidité d’une exécution, d’un processus quasi mécanique, fait sans trop de réflexion ». Ce qu’il se passe dans la rue reste dans la rue en quelque sorte. Et ce qu’il se passe au sein d’une exposition comme Chic & Cheap, ce sont ces taches qui vont, presque comme par magie, prendre vie devant vos yeux.

Interview et texte d’Augustin Renier – juillet 2015

2015, Exposition collective, Galerie INTRA & EXTRA – MUROS, Liège, Belgique.

2015, Exposition individuelle, La Ralentie, Paris, France.

2014, Exposition collective, Pontault Combault, France.

2014, Exposition individuelle, Taap Take away art project, Lille, France.

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